Le Monde

Les nouvelles conditions de travail de Deliveroo inquiètent les coursiers

Les plateformes de livraison de nourriture à domicile revoient leur mode de fonctionnement pendant le confinement. Élargissement des zones de livraison, changements du modèle de travail, partenariats avec des enseignes de la grande distribution… Autant de décisions qui inquiètent les coursiers à vélo ou en scooter.

Au début du confinement, Jérémy Wick et ses collègues coursiers à Bordeaux constatent qu’ils doivent aller livrer des clients toujours plus éloignés. “Certains se retrouvent à sept ou huit kilomètres du centre-ville. En moyenne, cela rajoute 30 kilomètres de route. Sur une journée, passe encore, mais sur dix jours, c’est 300 kilomètres de plus!” Un coursier à plein temps parcourait en moyenne 100 kilomètres par jour avant l’élargissement des zones de livraison.


Jérémy, également représentant des livreurs de la région au sein du Syndicat des coursiers à vélo de la Gironde, travaille pour la plateforme Deliveroo depuis trois ans à Bordeaux. On va devoir pédaler beaucoup plus pour gagner la même chose. Ces distances supplémentaires, malgré les vélos électriques dont certains d’entre nous sont équipés, on les sent. Alors, imaginez sur un vélo classique.”

Exit les horaires planifiés, place à des plages de travail libres  

Fin mars, l’entreprise Deliveroo a modifié les modalités d’attribution des courses à ses livreurs en France. Finie l’inscription sur un planning aux créneaux horaires précis: place au free-shift, ou connexion libre”. Concrètement, les livreurs Deliveroo peuvent désormais s’attribuer une course à n’importe quel moment de la journée.

Pour Jérémy Wick, la connexion libre” aura pour conséquence d’augmenter le nombre de livreurs dans les rues. Il voit d’un très mauvais œil cette nouvelle décision : C’est totalement irresponsable, en plein confinement et surtout en pleine propagation du virus. La connexion libre, c’est 11 000 livreurs Deliveroo qui peuvent se connecter quand ils veulent. Cela veut dire aussi dire : plus de coursiers potentiellement contaminés.”


Jérémy Wick en a lui-même fait les frais. Le 20 mars, il se rend chez son médecin qui constate qu’il présente plusieurs symptômes du Covid-19. Il arrête alors de travailler pour sa propre santé – il y a deux ans, il a contracté un pneumothorax – et celles des clients. “Je me sentais complice de la propagation du virus”, regrette le coursier. Pour l’indemniser pendant son arrêt, Deliveroo lui verse 224 euros sur 14 jours.

Deliveroo a profité du confinement pour passer à ce système qui va nous pénaliser encore plus”, estime-t-il. Pendant cette période, le nombre de commandes diminue et les revenus des livreurs baissent. Un phénomène que le passage au free-shift ne fait qu’accentuer. Sur le terrain, certains de mes collègues ne gagnent que 20 euros en trois heures. Avant, c’était 45 euros”, constate Jérémy. En moyenne, le coursier Deliveroo gagne 3 000 euros bruts par mois pour environ 200 heures de travail. Il s’inquiète de la diminution de ses revenus une fois qu’il aura repris son activité. On constate déjà une baisse de 40 à 50% des revenus des livreurs”, affirme-t-il.

Il faut que les plateformes stoppent le service
Jérémy Wick, livreur Deliveroo à Bordeaux et représentant du Syndicat des coursiers à velo de la Gironde. Capture d’écran Skype.

Pourquoi avoir changé ce système maintenant, au moment où on a le plus besoin d’un système à peu près stable ?« , s’interroge le livreur. Le passage à la « connexion libre » n’est pourtant pas une surprise. Depuis le mois de février, Deliveroo testait le système de connexion libre dans six villes de France en vue d’une possible généralisation. Pour Jérémy Wick, si l’entreprise britannique a choisi la période du confinement pour généraliser le passage au free-shift, c’est pour une raison simple: “Ils savent qu’on ne peut pas faire grève!

“Le plus important, c’est de préserver notre santé et celles des clients. Il faut que les plateformes stoppent le service”, clame Jérémy Wick. Pour le moment, Deliveroo ou UberEats n’ont affiché aucune intention de restreindre leur activité. Depuis le 6 avril, Deliveroo et Monoprix se sont même associés pour proposer de nouveaux services. Depuis cette date, les clients de la plateforme peuvent choisir de se faire livrer 80 produits de première nécessité” comme les pâtes, le papier toilette, les fruits et légumes proposés dans les rayons de l’enseigne de grande distribution directement chez eux par les coursiers de Deliveroo. Cette nouveauté concerne 38 magasins dans 15 villes de France.

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François Chagnaud

@FChagnaud