Le Monde

Le e-sport, nouveau terrain de jeu fragile des athlètes et des amateurs

Le sport virtuel bénéficie de l’engouement des fédérations et des sportifs de tout niveaux. Du football à la voile, nombre de compétitions se disputent désormais en ligne. L’enthousiasme des joueurs confinés ne garantit pas la pérennité du secteur pour autant.

Un refuge nommé internet. Alors que les stades sont vides et les compétitions sportives à l’arrêt, les tournois de jeux vidéos permettent aux fans de sport de continuer à vibrer. Nicolas Besombes, sociologue et vice-président de l’association France Esports le confirme: “Le nombre de joueurs augmente mais pas sur toutes les disciplines du e-sport, surtout sur FIFA et Formula 1.” 

Ainsi, beaucoup de tournois amateurs voient le jour. Antoine Frankart, fondateur et directeur de la plate-forme organisatrice de tournoi Toornament le constate tous les jours: Entre mi-février mi-mars et mi-mars mi-avril le nombre de participants a augmenté de 71%. Beaucoup de fédérations locales ou nationales de sport, nous ont demandé de les aider pour organiser des tournois. Rien que sur FIFA on observe une augmentation du nombre de joueurs de 628%.” 

Une popularité qui récompense la stratégie engagée par les fédérations sportives depuis plusieurs saisons. “Les fédérations ont investi et engagé des fonds dans le e-sport, que ce soit le football, la Formule 1 ou le cyclisme. Avec un objectif : créer le pendant virtuel de leurs compétitions.” Une chance pour ces sports qui, malgré le confinement, peuvent toucher leur public. “Ce n’est pas les mêmes revenus mais ça permet de donner de la visibilité à leur discipline”, affirme Nicolas Besombes.

Le e-sport pour entretenir les rivalités

Les sportifs se font alors porte-étendards du sport virtuel. Les pilotes de F1 Charles Leclerc et Alex Albon ont participé à un Grand Prix d’Australie sans toucher l’asphalte des circuits. Les joueurs du PSG eux, se sont affrontés sur FIFA. “Ils ont grandi avec le jeu vidéo et aiment ça, ce sont des sportifs de la génération jeux vidéo. Ils en connaissent bien les codes. Ce qui en fait de super ambassadeurs pour le e-sport”, se réjouit Nicolas Besombes.

Certaines compétitions sportives arrêtées depuis le début de l’épidémie se poursuivent sur le terrain virtuel. Quelques jours après l’annonce du confinement, les community manager du Red Star et de Lyon-la-Duchère, clubs de National (troisième division française de football), proposent de disputer la fin du championnat sur le jeu de gestion Football Manager.

Défi relevé par toutes les équipes adverses. Elles nomment un représentant pour mener leur club sur ce terrain virtuel. Fait étonnant, seuls deux équipes sur dix-huit choisissent de confier les rênes à l’un de leurs joueurs.

Pour le FC Villefranche-Beaujolais (Rhône) c’est le capitaine Maxime Jasse qui prend les commandes de son équipe. “Je suis un fan de Football Manager depuis l’âge de 14 ans. J’y joue énormément, alors le club a pensé à moi.”

Plusieurs heures par jour, ce père de deux enfants gère son équipe entre entraînements, matchs et recrutements. “Si j’étais célibataire, je ne m’arrêterais que pour manger et dormir (rires). Avec le confinement, je préfère profiter de mes enfants et de ma femme. Je joue sur mes temps libres: l’après-midi pendant la sieste de ma fille, et le soir si ma femme et moi avons un programme différent.

Maxime Jasse a laissé les crampons pour mener son équipe sur Football Manager. Crédits : Maxime Jasse

Fin connaisseur de cette simulation, il obtient de très bons résultats. Le FC Villefranche-Beaujolais passe de la 7e à la 3e place. Il rate même de peu l’accession en Ligue 2. “J’y ai pris beaucoup de plaisir, cela m’a permis de passer le temps, et combler l’ennui par moments.” Pas de quoi assouvir l’envie de retrouver la pelouse du stade Armand-Chouffet du FC Villefranche. Maxime Jasse ne pourra rechausser les crampons que cet été.

Moyen de s’exercer pour les navigateurs

Maxime Sorel, navigateur malouin de 33 ans, occupe lui aussi une partie de son temps de confinement avec les jeux-vidéos. Il est l’un des nombreux skippers professionnels à prendre le départ d’une course virtuelle sur le jeu de simulation de voile Virtual Regatta. Fin mars, l’éditeur de jeux vidéos propose à plusieurs skippeurs professionnels de participer à une course en solitaire mêlant amateurs et professionnels.

Baptisée “La Grande Evasion”, chaque participant doit mener son voilier le plus rapidement possible de La Rochelle à Curaçao (île des Caraïbes). Maxime Sorel n’avait jamais joué à Virtual Regatta précédemment, et le jeu devient au départ son occupation principale. “Ça m’est arrivé de me lever la nuit pour régler le bateau. Je suivais les fichiers satellites, m’informait des données météo en temps réel. Je me suis rapidement pris au jeu.

Bien que confiné, Maxime Sorel s’est mis en conditions réelles pour mener son bateau sur Virtual Regatta. Crédits : Maxime Sorel

Si le jeu vidéo lui a permis de retrouver le plaisir de la compétition, la différence avec les conditions réelles est notable. “Le bateau avance à la même allure qu’il y ait des creux de plusieurs mètres ou une mer calme. Surtout, cela ne remplace pas la sensation d’être seul face à la force des océans!



Le jeu lui a offert une bouffée d’air frais en ce temps du chacun chez soi. Il prépare actuellement son premier Vendée Globe, dont le départ est prévu le 8 novembre aux Sables-d’Olonnes (Sarthe). Maxime Sorel n’a qu’une seule hâte: retrouver le parfum de la mer et le claquement des vagues sur la coque de son navire.

L’arbre qui cache la forêt

Si le e-sport trouve son public durant ce confinement, il n’en est pas moins affecté par l’épidémie de Covid-19. “Il y a des conséquences très négatives, plus de 10% de chômage partiel dans le secteur. Il ne faut pas croire mais l’arrêt des compétitions en stade complique les choses pour l’industrie du e-sport”, alerte Nicolas Besombes. Car le e-sport se finance avant tout par les billetteries de ses événements.

“Il n’y a pas de droits télé comme au football pour combler le vide, détaille Antoine Frankart, de fait la scène professionnelle du e-sport reste un marché fragile basé sur le sponsoring. Comme la plupart des revenus publicitaires sont coupés en ce moment, les sponsors pourraient ne plus trouver d’intérêt à investir dans le e-sport.

Enfin l’intérêt commercial des compétitions amateurs naissantes reste à démontrer pour le secteur.Outre la fanbase, cela attire des spectateurs qui n’auraient pas forcément regardé de la Nascar ou de la voile. Mais est-ce que cela va les fidéliser dans le temps ? Je ne pense pas”, conclut Nicolas Besombes.

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Irvin Blonz et Paul Ruyer