Le Monde

Uber Medics: le géant des VTC sur la route de la santé?

Fin mars, Uber a lancé la fonctionnalité Uber Medics pour aider les soignants à se déplacer pendant le confinement. Les taxis dénoncent un “coup de com” pour investir à terme leur chasse gardée: le marché du transport de malades assis.

Dans un contexte sanitaire de crise, la solidarité est de rigueur. C’est sur cette bonne intention que s’est appuyé Uber, le géant américain des plateformes de VTC, pour lancer en France le 27 mars Uber Medics. Le service promet une réduction de 25% sur chaque course pour tout le personnel des établissements de santé, montant de la commission habituellement prise par Uber lors d’un trajet. Uber Medics est déjà disponible à Paris, Marseille et Lyon et s’étendra bientôt à d’autres villes françaises comme Lille, Marseille, Strasbourg, ou Nantes.

Le même jour, le ministère de la Santé annonçait via un communiqué que le personnel soignant avait désormais la possibilité de se faire rembourser ses trajets en taxi, ou en VTC pour les “zone urbaines denses”, par l’assurance maladie. Un double coup de massue pour les taxis qui pensaient obtenir le monopole du transport remboursé de soignants, bouée de sauvetage pendant le confinement. Face à la levée de boucliers des syndicats, le gouvernement a finalement rétropédalé et leur a promis l’exclusivité attendue

Pour les soignants, seuls les trajets en taxi peuvent être remboursés par la sécurité sociale. Capture d’écran site du ministère de la Transition écologique et solidaire.
Service rapide pour les soignants en première ligne

Même si les trajets en taxi seront remboursés par l’assurance maladie, le recours à un chauffeur Uber est tentant pour les soignants pressés, surtout avec les 25% de réduction promis par la plateforme américaine. Les délais d’attente y sont moins longs et la commande se fait en quelques clics. 

Eric Benjamin Marchandin, chauffeur Uber en Ile-de-France depuis un peu plus de deux ans, se félicite de consacrer “la moitié de ses courses” au transport de personnel soignant. Grâce à sa formation médicale, il connaît les contraintes des métiers de l’hôpital. Longues gardes, fins de service à des heures où les transports en commun ne fonctionnent plus… Il lui tenait à coeur d’apporter sa pierre à l’édifice en cette période d’épidémie. “Je fais ce que je peux à mon petit niveau, se motive-t-il. Quand des médecins ou des infirmiers montent à l’arrière de ma voiture, ils sont soulagés que quelqu’un accepte enfin de les prendre en charge. Il y a un grand besoin de chauffeurs pour leur éviter les trop longs trajets en transports en commun.” 

La peur des chauffeurs

Pourtant, l’engagement d’Eric Benjamin Marchandin n’est pas toujours vu d’un bon œil, surtout de la part de chauffeurs qui ont arrêté leur activité par peur d’attraper et de propager le virus. Il dit même s’être fait traiter “d’assassin” sur certains groupes Facebook. “Je ne comprends pas cette mise en retrait, surtout à cette période” regrette-t-il.

Beaucoup de ses “collègues” dénoncent le manque de matériel de sécurité, selon eux nécessaire pour continuer à transporter des passagers en toute sécurité. “Il y en a même qui, quand ils voient que le trajet part ou est en direction d’un hôpital, annulent la course commandée par le client! !” s’insurge-t-il. 

Lui n’a ni masque ni gants, et se contente de désinfecter sa voiture très régulièrement avec des lingettes qu’Uber lui permet de se faire rembourser – le seul matériel sanitaire que donne la plateforme. Il a même mesuré que dans sa grande berline, le passager se situe à plus d’1 mètre 20 de lui. Dévouement et modèle d’abnégation pour les uns, dangereuse inconscience pour les autres. Pour Eric Benjamin Marchandin, le transport du personnel soignant et des malades est une question de santé publique qui devrait balayer la guéguerre entre taxis et VTC. 

“Un coup de com”

Pour l’instant, Uber n’a pas annoncé vouloir se lancer dans le transport de malades. Mais certains voient là un coup stratégique pour s’insérer sur un marché où les taxis ont un quasi-monopole. Transporter des malades assis (TAP pour transport assis professionnalisé) nécessite un agrément que seuls les taxis peuvent prétendre obtenir aujourd’hui. Les tarifs de ces courses sont négociés avec les caisses primaires d’assurance maladie (CPAM). L’arrivée d’Uber sur ce marché bousculerait cette situation établie.

Rachid Boudjema, président de l’Union nationale des Taxis (UNT), s’insurge de voir une plateforme régulièrement épinglée pour divers scandales profiter d’une crise sanitaire pour s’insérer sur un nouveau marché. “Pour Uber, c’est simplement un coup de com pour préparer l’après-confinement. C’est le propre d’une application disruptive de se faire opportuniste.” 

Ce qui l’”écœure” le plus, c’est la “passivité et le soutien” du gouvernement comme le secrétaire d’Etat aux transports Jean-Baptiste Djebbari, alors que certains conducteurs de taxi ont décidé de ne pas facturer les courses des personnels soignants en signe de solidarité.

De son côté, la majorité rassure : “Il n’y a aucune ambition, ni de la part du Parlement, ni du gouvernement, d’élargir la convention à Uber”, affirme la députée de la Gironde Bérangère Couillard, rapporteure du projet de loi d’orientation des mobilités promulguée en décembre dernier. “Pas une seule fois je n’ai entendu parler de cela pendant mon travail sur le projet de loi”, précise-t-elle avant d’ajouter: “Le transport de personnel soignant et de malades, c’est deux choses complètement différentes.” 

Elle considère la nouvelle fonctionnalité d’Uber comme un “élan de solidarité” dans une période difficile, même si elle concède que le gouvernement a raison de donner des garanties aux taxis. “Surtout en ce moment où la demande baisse, il est nécessaire de leur donner la priorité, à part dans les zones où l’offre de taxis n’est pas suffisante”, conclut-elle.  

La santé, nouvelle cible pour Uber ?

Et pourtant, les rumeurs sur l’accès au “conventionnement” pour les VTC circulent depuis des années. Si pour l’instant il s’agit de simples bruits de couloirs, les syndicats de taxi voient dans Uber Medics la clé qui permettrait d’ouvrir la boîte de Pandore. Contacté, Uber n’a pas répondu à nos questions.

Étendre ses activités fait partie de l’ADN d’Uber. Avec le transport de personnes, la firme a investi la distribution de repas grâce à Uber Eats, le fret avec Uber Freight. “L’entreprise veut gagner le transport médicalisé conventionné, estime Brahim Ben Ali, porte-parole de l’intersyndicale des VTC. Et le gouvernement est intéressé parce que les taxis coûtent très cher à la sécu. Les VTC pourraient réduire la facture. C’est une machine à fric.” Une machine qui essaierait aussi de garder ses rouages en mouvement, tandis que de nombreux chauffeurs ont arrêté leur activité, bien souvent par peur d’être infecté par le virus.

“En réalité, il y a un chantage à l’emploi de la part d’Uber, assure Rachid Boudjema de l’UNT. Avec le Covid-19, de nombreux chauffeurs ne peuvent plus rouler, la reprise sera difficile. Le transport médical s’annonce comme une manière de garder une activité pour les chauffeurs de la plateforme.” Une situation ubuesque selon lui: “Uber ne paye pas ses impôt en France, ne protège pas ses chauffeurs, et veut grignoter des parts sur le marché de la santé!”

Uber n’a en tout cas pas l’intention de renoncer à sa nouvelle fonctionnalité pour le moment: Uber Medics s’est progressivement étendu aux personnels d’Ehpad, auxquels il a annoncé offrir 50 000 trajets et 50 000 repas Uber Eats

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Tiphaine Niederlaender et Marie Terrier

@tiniederlaender / @Marie0terrier