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“La ruée sur les McDo, c’est une revanche sur le confinement”

Trois heures d’attente pour manger des frites du McDo, est-ce bien raisonnable? Non, si l’on en croit les réseaux sociaux. Mais cette frénésie de consommation pourrait être le signe d’une envie irrépressible de revenir “à la vie d’avant”. Analyse de cette “revanche” avec Cécile Poignant, spécialiste des tendances.

Comment ose-t-on sortir de confinement pour un hamburger? La question peut se poser, en témoignent les réseaux sociaux, hystériques, à la vue des files d’attente monstrueuses autour des fast food McDonald’s. Après des semaines de fermeture, la chaîne a rouvert, le 20 avril, 15 McDrive en Île-de-France.

Au total, sur 1 485 restaurants français, une quarantaine de McDonald’s sont à nouveau disponibles au drive. Devant l’afflux de clients, les commentaires virtuels fusent : la mode du “McDo” fait craindre un nouveau pic de coronavirus… et un confinement prolongé cet été.

C’est une revanche sur le confinement, du “revenge shopping”, analyse Cécile Poignant, prospectiviste, spécialiste des tendances et du comportement des consommateurs. Pour elle, la ruée vers les McDonald’s est comparable au retour massif des Chinois dans les boutiques, en plein déconfinement progressif. “En cela, certaines personnes expriment leur désir de revenir à la vie d’avant.

Addiction et confort du “prêt-à-manger”

Mais elle identifie aussi d’autres facteurs à ce phénomène, à commencer par l’addiction pure et simple. “Le sucre et le gras, présents dans la plupart des produits McDonald’s, peuvent devenir addictifs, presque autant que la cocaïne, affirme-t-elle. Dès notre plus jeune âge, on est habitués à manger des produits trop gras, trop sucrés, trop salés, mais aussi bourrés d’adjuvants, d’épaississants, de conservateurs… Sevrés trop vite, les gens veulent retourner dès que possible à la source du plaisir.

En outre, le confort du “prêt-à-manger » ne serait pas en reste.Les industries agro-alimentaires nous font croire qu’on ne sait pas se faire à manger, qu’on a besoin d’acheter du “tout fait”, poursuit la spécialiste. Même pour les préparations les plus simples comme de la vinaigrette!”

Le McDonald’s, symbole malgré lui du monde pré-confinement? Assurément, d’après Sandy, 18 ans, cliente du restaurant de Vélizy-Villacoublay (Yvelines). “Ça me manquait un peu, c’est là-bas que je vais habituellement avec mes amis”, témoigne la Fontenaisienne, qui aurait provoqué la jalousie de ses amis après son passage au fast food.

Regarder un film en attendant sa commande

Certains auront patienté plusieurs heures pour obtenir leur précieux burger. Encore plus dingue, quand on sait que les plats phares ne sont même pas à la carte. Seuls les sandwichs au poisson pané, d’habitude lourdement brocardés, et les célèbres croquettes de poulet, sont disponibles à la commande, avec desserts, boissons et autres encas.

Heureusement que nos téléphones étaient chargés!”, s’esclaffe Lou-Ann, 17 ans. Avec sa soeur, elle a dû attendre trois heures devant le McDonald’s de Moissy-Cramayel (Seine-et-Marne) pour récupérer sa commande Internet. Dans la file, les livreurs à vélo sont aussi à l’arrêt. “Pour s’occuper, on regardait des films, de la télé-réalité, raconte la lycéenne. Nos parents nous appelaient pour nous dire de laisser tomber.”

Pour elle, c’est un petit plaisir qui s’est transformé en piège : une commande pour quatre personnes payée d’avance, pas question de faire une croix dessus. “De retour à la maison, on a mangé les frites une à une”, témoigne-t-elle. Il était minuit passé.

Un plaisir bien mérité?

Je n’en pouvais plus, ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas mangé de bonnes frites du McDo!”, lâche quant à elle Sophie*, 30 ans, qui souligne le caractère unique des produits McDonald’s : des frites-maison n’ont rien de comparable. Cette employée de supermarché, enceinte de trois mois, assume d’avoir cédé à une pulsion gourmande dès qu’elle a appris l’ouverture du restaurant de Saint-Gratien (Val-d’Oise). Pris d’assaut, celui-ci fermera ses portes au bout de trois jours. “J’y suis allée directement après le travail”, explique-t-elle, un grand sourire dans la voix.

Les trois Franciliennes ne culpabilisent pas. Tout en ayant la loi de leur côté – la réouverture des drives les autorise de facto à s’y rendre -, toutes précisent avoir respecté le confinement à la lettre depuis plus d’un mois. En d’autres termes: après l’effort, le réconfort! Ou plutôt, pendant l’effort, la fin du confinement étant prévue le 11 mai…

“Il restera quelque chose après l’épidémie

Sur les réseaux sociaux, une partie des internautes font mine de se désoler pour le monde de demain, que certains espèrent plus sain, plus simple, plus écologique… Ces mouvements de foule signifie-t-il que cette nouvelle ère ne pourra pas voir le jour? “Il n’y aura pas de prise de conscience planétaire soudaine, tout comme les grands acteurs du CAC 40 ne se découvriront pas une conscience écologique ou solidaire”, nuance Cécile Poignant.

Cependant, toutes les grandes crises sont suivies de changements majeurs. Après les épidémies de peste du 14ème siècle, le nombre de travailleurs a augmenté, ce qui a changé notre rapport au temps et a fait grimper les ventes de montres. Pendant l’épidémie de SRAS de 2003 (plus de 8 000 personnes infectées et plus de 700 morts à travers le monde, NDLR), le e-commerce chinois était en plein boom. Après le Covid-19, quelque chose restera. Collectivement, on s’est souvenu qu’on pouvait faire les choses soi-même : jamais on n’a autant cherché à faire du pain!”

* Le prénom a été modifié.

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Julie Vitaline et Nicolas de Roucy

@julievitaline_ et @nicolasderoucy