Le Monde

Les soignants, ces héros? David Colon: “Le discours du gouvernement stigmatise aussi les ‘anti-héros’, ceux qui ne veulent pas mettre leur vie en danger”

Avec la crise du coronavirus, les soignants sont applaudis aux balcons, encensés dans les discours officiels et les médias, parfois chassés par leurs voisins. Le Pangolin s’est intéressé à ce statut à double tranchant. Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé David Colon, professeur à Sciences Po Paris et auteur de Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain (Belin).
Le Pangolin: Les soignants sont aujourd’hui des “héros en blouse blanche”, comme l’affirmait Emmanuel Macron dans son discours du 12 mars dernier. Depuis quand le politique a-t-il besoin de héros?

David Colon: Depuis l’Antiquité, tous les régimes politiques ont eu recours aux héros. Ils s’incarnent dans des individus emblématiques de certaines valeurs ou vertus que l’on entend promouvoir. Il est courant dans les démocraties de mettre en valeur des individus dont on vante les vertus et que l’on érige en modèle. C’est même devenu l’un des lieux communs de la communication politique : Édouard Philippe y a même lui-même eu recours, dans un style très “reaganien”, dans son discours de politique générale en 2017, lorsqu’il a rendu hommage au parcours de la députée Laetitia Avia.

Que cherche le président de la République en utilisant le terme de “héros”?

En promouvant auprès de la population l’engagement courageux et désintéressé des soignants, le président de la République cherche à encourager les individus à suivre cet exemple. Ce discours, cela dit, stigmatise en même temps les “anti-héros”, celles et ceux qui refusent de mettre leur vie en danger, par exemple parce qu’ils estiment n’être pas suffisamment équipés pour faire face au coronavirus. Et, comme l’a écrit très justement la philosophe Barbara Stiegler, le recours à ce registre moral permet au pouvoir exécutif de dépolitiser cette crise. Confronté à une grave crise sanitaire et économique, le pouvoir exécutif s’efforce ainsi d’éviter, de repousser ou d’atténuer une probable crise sociale et politique.

Bien avant la crise du Covid-19, les blouses blanches ont alerté sur les limites du système de santé et de l’hôpital. Est-ce aller dans leur sens que de les appeler “héros”, ou au contraire une tentative de détourner l’attention de ces revendications?

Dans un premier temps, cette communication a certainement le mérite pour le gouvernement de détourner l’attention de ses manquements éventuels dans la prévision, la préparation et la gestion de la crise. Mais il s’agit aussi et peut-être surtout de déléguer aux individus la responsabilité des risques qu’ils sont appelés à prendre face à la pandémie, dans une logique néolibérale consistant à responsabiliser les acteurs plutôt que d’imposer les décisions d’en-haut. Aux parents d’élèves, par exemple, de décider d’envoyer ou non leurs enfants à l’école lors du déconfinement. En responsabilisant les acteurs, on déresponsabilise d’autant les décideurs.

S’ils sont appelés “héros”, le Conseil national de l’Ordre des médecins déplore le refus du gouvernement de communiquer le nombre des soignants morts du Covid-19…

Dans un premier temps, le gouvernement s’est gardé de communiquer sur la pénurie, d’abord de tests, dès le début du mois de mars, puis de masques FFP2. Désormais, ne pouvant plus guère nier l’évidence, il se garde bien – pour l’instant – de communiquer sur les conséquences manifestes de cette pénurie pour les soignants. Ce faisant, il enfreint l’une des règles les plus fondamentales de la communication de crise, inscrite dans le marbre dès 1906 par Ivy Ledbetter Lee: la transparence. Seule une communication tout à fait transparente pourrait permettre au gouvernement, s’il n’est pas trop tard, de regagner la confiance de l’opinion. Il s’agirait de renoncer à la rhétorique au profit de la parrêsia, le “parler vrai” cher à Michel Foucault. Dire par exemple aux Français: “nous n’avons et n’aurons pas assez de masques” plutôt que “les masques ne servent à rien et d’ailleurs personne ne sait les mettre”.

Des pétitions demandent que les soignants prennent part au prochain défilé du 14 Juillet. Des parlementaires comme Damien Adam (LREM) ou Catherine Dumas (LR) ont écrit à Emmanuel Macron pour lui soumettre cette demande. Peut-on parler d’une mutation du symbole du 14-Juillet, à l’échelle des citoyens et de la politique?

Ce souhait découle de l’analogie guerrière employée par le président de la République et inspirée de Clemenceau, en même temps que de la volonté d’héroïser les soignants. Il va de soi que les soignants méritent la reconnaissance de la nation, mais il n’est pas certain qu’un défilé leur paraisse préférable à une meilleure rémunération, à davantage de moyens pour les hôpitaux et de meilleures conditions de travail.

Retrouvez ici le premier épisode de notre série « Les soignants, ces héros ? » : Les soignants, ces héros ? Isabelle Veyrat-Masson : “C’est le sort des héros que d’être abandonnés”

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Propos recueillis par Nicolas de Roucy

@NicolasdeRoucy

Retrouvez ici le premier épisode de notre série « Les soignants, ces héros ? », avec l’historienne et sociologue des médias Isabelle Veyrat-Masson : Les soignants, ces héros ? Isabelle Veyrat-Masson : “C’est le sort des héros que d’être abandonnés”

Le troisième épisode, en compagnie du spécialiste des comics Xavier Fournier : Les soignants, ces héros ? Xavier Fournier : “Si les super-héros existaient, il y aurait sans doute des gens pour leur dire de quitter l’immeuble”

Et le dernier épisode, avec le sociologue du travail Stéphane Le Lay : Les soignants, ces héros ? Stéphane Le Lay : “Cette “reconnaissance” ne tiendra sûrement pas dans le temps.”